Sardanapale

Posted on Tuesday 14 July 2009

Misremembering Lincoln

The New Republic has published a magnificent article by the historian Sean Wilentz.

Don’t be put off by the ostensible subject – learned tomes about Abraham Lincoln released for the bicentennial of his birth – or the dissertation length of the piece. This is above all devastating critique of political bias in acamedia today.

Wilentz’ point is that those who write about history– but often are not trained historians – neglect democratic institutions.

As they see it, the prime movers of history are not mere politicians. Real change can only be brought about from outside the system, through the vision and moral intransigence of activists like William Lloyd Garrison, Frederick Douglass, Martin Luther King (and more recently Al Gore and Michael Moore – the latter are my examples, not Wilentz’).

Wilentz wonderfully refutes this Rousseauistic view of institutions as inadequate at best, corrupt at worst, and stands up for conventional party politics:

“The implication of this anti-political or meta-political narrative is that the outsiders are the truly admirable figures, whereas presidents are merely the outsiders’ lesser, reluctant instruments.

Anyone who points out the obvious fact that, without a politically supple, energetic, and devoted president, change will never come, runs the risk of being branded an elitist or worse…

Lincoln may be the only one of these presidents who, having seen the light, went on to earn a kind of secular sainthood; but his redemption from grubby politics and self-interested prudence had to precede his martyrdom and canonization.

That redemption came as a result of the dramatic resistance of the lowly slaves, and of the words and the actions of uncompromising abolitionists.

The “bottom up” populism of this line of argument got its start in the ideal of participatory democracy forty years ago, but its incomprehension and belittlement of politics and politicians originated much earlier.

Historians, like most intellectuals, have long felt uncomfortable with scheming, self-aggrandizing political professionals, preferring idealists whom they imagine were unblemished by expedience and compromise…

The hostility of some Americans toward partisan competition and political government is as old as the republic, but it gained special force among writers and publicists linked to the patrician, politically moderate, good-government Mugwumps of the late nineteenth century.

Today’s historians who uphold the radical legacies of the 1960s consider themselves anything but patrician and moderate… But the recent contempt for conventional party politicians shows that Mugwumpery has evolved, paradoxically, into a set of propositions and assumptions congenial to the contemporary American academic Left.

Like the Mugwumps, many present-day American historians assume that political calculation, opportunism, careerism, and duplicity negate idealism and political integrity…

Modern democratic politics are supposed to be immune to the kind of intense cult of personality common in authoritarian regimes, with their caudillos, patriot kings, and maximum leaders. James Madison and the framers of the Constitution designed a federal government to hinder the emergence of such an individual.

But the United States – or, at least, historical writing about the United States – is not immune. We are given a Lincoln whose surviving everyday possessions and scraps – including, according to one recent newspaper report, his pocket watch – are accorded the attention and invested with the properties otherwise associated with sacred relics.

The historical Lincoln disappears and a wishful fantasy takes his place, symbolizing a politics that has been cleansed and redeemed, which is to say a politics that is unreal – a politics constructed out of words, just words.”

Wilentz’ piece also contains a demolition of Henry Louis Gates’ dismissive view of Lincoln as a reluctant emancipator (I had winced at a positive review of Gates’ book by Gary Wills in The New York Review of Books – now I know why Gates and Wills are both wrong).

Wilentz concludes with a cogent analysis of the Obama phenomenon:

“The intellectuals’ rapture over Obama, their eagerness to align him with their beatified Lincoln, has grown out of a deep hunger for a liberal savior, the likes of which the nation has not seen since the death of Robert Kennedy in 1968…

The danger with the comparison (between Obama and Lincoln) does not have too much to do with the real Barack Obama, whose reputation will stand or fall on whether he succeeds or fails in the White House.

The danger is with how we understand our politics, and our political history, and Abraham Lincoln.”

I’ve only scratched the surface of Wilentz’ article. Read the whole thing.

Le vrai Lincoln

The New Republic publie un magnifique article de l’historien Sean Wilentz.

Il rend compte de plusieurs livres sur Abraham Lincoln, dont les États-Unis célèbrent le bicentenaire.
Mais cet article est bien plus qu’une recension érudite.

À travers l’historiographie de Lincoln, c’est un vice profond de la culture académique que Wilentz analyse.

Je le résumerai par cette idée: les principaux acteurs de la politique ne sont pas les hommes politiques, mais les activistes qui agissent sur le “système” du dehors.

Ceux qui accouchent de l’histoire par leur vision, leur intransigeance morale et leur force oratoire – les William Lloyd Garrison et Martin Luther King jadis, et peut-être les Al Gore ou Michael Moore aujourd’hui – sont issus d’une société civile en mouvement, non du pouvoir en place.

Ainsi dans cette perspective progressiste, le héros de la lutte anti-esclavagiste est l’agitateur radical Frederick Douglass et non Lincoln, lequel partageait les préjugés racistes de son temps et qui est entré en guerre avant tout pour préserver l’union – plus par souci de préservation de l’ordre établi que de changement.

Certains analystes vont jusqu’à considérer Lincoln comme un émancipateur malgré lui, voire un suprémaciste blanc.

Selon une idée plus répandue, il aurait deux “deux Lincoln”: au politicien opportuniste succède l’homme d’État, qui atteint à la grandeur en se convertissant à l’abolitionnisme au milieu de la guerre de sécession.

Cette épiphanie tardive se traduit par les textes impérissables que sont l’Adresse Gettysburg et la Déclaration d’Émancipation.

Mais cette version mainstream, qui s’accommode d’un culte de Lincoln, repose sur la même idée que celle du Lincoln raciste: le rejet de la politique.

La grande histoire se fait en dehors des cadres institutionnels.

Certains dirigeants démocratiques peuvent accéder à la grandeur, mais ils le font en transcendant leur statut de politicien, et s’élevant au dessus des contingences où sont embourbés les hommes de machine.

Wilentz montre comment cette trope s’insinue dans de nombreuses études sur Lincoln, et affirme qu’elle est fondée sur une profonde ignorance du contexte historique et constitutionnel: ce n’est pas un hasard si les commentateurs en question sont souvent issus des départements de littérature.

Wilentz démontre magistralement qu’il n’y a jamais eu deux Lincoln, que l’esclavage l’a toujours révulsé et qu’il a toujours été un tacticien habile.

Loin de le rapetisser, le sens de la manœuvre politique qui le caractérisait fut un élément essentiel de son succès historique.

Le mépris de la politique démocratique qui sent à plein nez l’UER de sciences humaines est bien sûr ancré dans les années 1960. Mais il n’est pas l’apanage de la gauche branchée.

Le culte du sauveur échappant à la tourbe de la démocratie procédurière, caractérise aussi la droite autoritaire, notamment en France le gaullisme.

Comme l’écrit Wilentz:

“La pratique démocratique moderne est censée être immunisée contre le culte intense de la personnalité courant dans les régimes autoritaires, avec leurs caudillos, rois patriotes, et liders maximos.

James Madison et les pères de la Constitution ont conçu gouvernement fédéral pour entraver l’apparition d’un tel individu.

Mais les États-Unis – ou à tout le moins l’historiographie des États-Unis – ne sont pas à l’abri.”

Wilentz conclut en analysant le phénomène Obama, qui selon lui participe de la mystique de l’outsider si répandu à gauche.

J’ajoute que Wilentz ne critique pas l’idéologie progressiste d’un point de vue conservateur.

C’est un “liberal”, qui fit s’engagea en faveur d’Hillary Clinton durant la campagne (en fait, tout son article, peut être lu comme une défense de la culture américaine de centre-gauche, de Truman à Clinton).

Et cela me suggère l’idée que les critiques les plus éloquents de la pensée radicale des années 60 ne sont pas à droite, mais au centre-gauche.

Bien sûr, pour l’admirateur de Revel et Orwell que je suis, ce n’est pas une découverte.

Mais cela fait plaisir de voir que le “cold-war liberalism” est toujours bien vivant aux US.

Aucune de mes paraphrases – ni les extraits en face – ne saurait faire justice à l‘article de Wilentz. Il faut le lire.

C’est un papier fleuve, comme les aiment les Américains: 43 pages serrées quand je l’ai imprimé. Mais il se boit comme du petit lait.

Sardanapale @ 6:49 pm
Filed under: Philosophie andUSA
  1.  
    July 16, 2009 | 10:01 am
     

    Réflexion très intéressante que votre article.
    J’ai eu personnellement l’occasion de voir appliquer ce découplage entre pourvoyeur d’idées “activistes” et personnes aux manettes. Je crois que ça peut très bien marcher car, en ne s’occupant que des idées et en ne visant pas de strapontins, les activistes peuvent donner l’impression d’être désintéressés et plus honnêtes … donc plus crédibles.
    Par ailleurs, à un certain niveau, la conquête du pouvoir est suffisamment difficile pour être considérée comme un véritable métier, une totale spécialisation. Pour nombre de décideurs, c’est d’ailleurs un objectif en soi : être le chef … mais pour quoi faire ? juste pour être le chef.
    … ne reste donc parfois plus beaucoup de place dans la tête pour des idées de programme.
    A titre d’exemple actuel, et bien que je ne partage pas ses idées de gauche, je trouve que la stratégie de D. Cohn-Bendit, activiste agité mais déclinant toute candidature, illustre bien votre post … et semble marcher plutôt bien.
    Bien cordialement.
    Vincent

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