Sardanapale

Posted on Wednesday 18 July 2007

Beyond the end of history

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You might object: “I would never have paid that much for a book by John Gray! I don’t need you to warn me against an author I’ve never heard of.”

Trust me. I know a little bit about your country and it won’t be long before this book hits the shelves. It will get rave reviews and you’ll be tempted to buy it.

Don’t. Here’s why.

Gray, an erstwhile Thatcherite turned anti-capitalist, is one of Britain’s most prominent intellectuals.

His last opus, Black Mass: Apocalyptic Religion and the Death of Utopia, is an indictment of political millenarianism from Jacobinism to neoconservatism.

According to Gray, modern utopias are rooted in the Enlightenment. The hope of setting mankind free and establish heaven on earth has underpinned every political monstrosity in the past two centuries plus – including the French and Bolshevik revolutions, as well as Nazi and Maoist atrocities.

“Modern revolutionary movements,” Gray writes, “are a continuation of religion by other means.” The 18th century philosophes they were was rejecting Christianity but “its eschatological hopes did not disappear. They were repressed, only to return as projects of universal emancipation.”

This fatal conceit is upheld most vocally nowadays by the neocons, whose “mix of crackpot realism and chiliastic fantasy” has sowed death and destruction since the end of the Cold War.

(The good news is that the Iraq mess has totally discredited “catastrophic optimism”: humanity has reached a final stage, where millenarianism is gone. We now live in a utopia characterised by the end of utopias.)

Gray does mention the Muslim holy warriors. But they turn out to products of the Enlightenment as well. As Gray sees it, the most pernicious exponent of latter-day millenarianism is not Osama bin Laden, but Francis Fukuyama.

He reaches this startling conclusion through a curiously broad definition of political utopianism.

If their monstrous nature lies in a “project for universal emancipation”, then yes, at a pinch, you may condemn neoconservatism in the same breath as Jacobinism, communism or jidadism.

But this definition leaves much to be desired.

Neoconservatives are seeking some sort of salvation through the extension of democracy – a system that does not aspire to instant perfection, but to gradual progress through trial-and-error sanctioned by majority rule.

Such a process is predicated on the idea that men (especially big men) are fallible; that government is best that governs least.

None of this is true of the other three systems, which seek to set up an ideal order dominated by virtuous, all-powerful guardians.

Furthermore, Nazism does not fit the definition. Far from being an offshoot of Enlightenment universalism, it turns its back on it. Hitler’s masterplan was highly exclusive: it was based on the supremacy of the pure, German race.

The best definition of “secular religions” was offered by the anti-totalitarian writers of the 20th century, who stressed not only the quest for a perfect society, but also the means used to bring it about: mass killings and terror.

As Jean-François Revel put it, egalitarian utopias aim to exterminate half the population and re-educate the other half.

But the neocons never sought to impose their views through political violence (they may condone war, but with the goal of toppling tyrannical regimes, not inflicting mass murder.)

Neocons used the democratic process to influence policy, and their power vanished when voters turned their backs on them. Even at the height of their power, it was possible to challenge neoconservatives without risking life or limb.

Fukuyama (who by the way broke with neocons long ago) never called for those who disagreed with him to be killed.

On the other hand, the public enemies of Jacobins, Naziss and communists took their lives into their own hands. Those of radical Islam still do.

Portraying neocon thinkers are the heirs of Babeuf and Lenin and the elder brothers of bin Laden is not just a mistake: it is an insult to the victims of real fanatical utopias.

You’ve been warned about Gray.

Please don’t thank me for this purely disinterested advice.

But if you insist of expressing your gratitude, I’ll accept a 10% commission on the $40 you saved. I take Paypal.

L’apocalypse néoconservateur

Le propos de ce billet est de vous faire gagner 25 euros, plus les frais de port Amazon.

Vous me direz: “Jamais je n’aurais payé autant pour acheter un livre de John Gray! Je n’ai pas besoin de vos mises en garde pour éviter un auteur dont je n’ai jamais entendu parler.”

Détrompez-vous: connaissant la France, je suis sûr que son dernier livre va être traduit rapidement, qu’il fera un tabac, et il se peut que vous soyez tenté.

Ne cédez pas à la tentation et gardez votre argent.

John Gray, un ancien thatchérien reconverti dans l’anticapitalisme, est l’un des intellectuels les plus en vue de Grande-Bretagne.

Son dernier bouquin, Black Mass: Apocalyptic Religion and the Death of Utopia, est une dénonciation des utopies politiques du jacobinisme au… néoconservatisme.

Pour Gray, l’utopisme moderne est ancré dans le projet des Lumières. L’espoir d’établir le paradis sur terre en libérant l’humanité a inspiré les révolutions française et bolchevique, ainsi que les crimes nazis et maoïstes.

Les philosophes du XVIIIe imaginaient avoir évacué la chrétienté, mais selon Gray “ses espoirs eschatologiques n’ont pas disparu. Ils ont été réprimés, pour revenir sous la forme de projet d’émancipation universelle.”

Or ce projet trouve aujourd’hui ses zélateurs les plus implacables dans la personne des néocons.

Le “mélange de réalisme forcené et de délire chiliaste” de Leo Strauss, Albert Wohlstetter et autres Savonarole modernes, a mis la planète à feu et à sang ces dernières années.

Gray ne passe pas sous silence les pieux carnages islamistes de ces dernières années. Mais ils sont réduits à des sous-produits des Lumières.

Pour Gray, le plus pernicieux apologiste du millénarisme de notre temps n’est pas ben Laden, mais Francis Fukuyama.

Il parvient à cette conclusion grâce à la curieuse définition qu’il donne des religions séculières.

Si c’est un projet unique de libération universelle qui fait leur monstrueuse essence, alors oui, on peut à la rigueur condamner le néoconservatisme au même titre que le communisme, le jacobinisme et le djihadisme.

Mais cette définition sent l’à-peu-près.

Les néoconservateurs cherchent le salut par la propagation de la démocratique, c’est à dire d’une forme de gouvernement qui ne prétend pas à la perfection mais à la recherche tâtonnante du progrès, sanctionnée par décision majoritaire.

Ce processus repose sur l’idée que les hommes sont faillibles, surtout lorsqu’ils disposent d’un pouvoir; l’État doit donc être modeste.

Rien de cela n’est vrai des trois autres systèmes. Ils visent à instaurer une société idéale tout de suite, dirigée par des gens dont la bonté est aussi absolue que le pouvoir.

De plus, il est abusif d’associer les nazis à l’universalisme des Lumières: le projet d’Hitler est éminemment particulariste, visant à instaurer la suprématie d’une race allemande pure.

Bien meilleure à mon sens est la définition des religions séculières proposée par les penseurs antitotalitaires du XXe siècle.

Ceux-ci mettent l’accent non seulement sur un projet de société égale et parfaite, mais surtout sur les moyens employés pour la faire advenir: le carnage et la terreur.

Comme l’a dit Jean-François Revel, les utopies égalitaires visent à exterminer une moitié de la population pour rééduquer l’autre.

Or les néocons n’ont jamais tenté de répandre leurs idées par la violence. C’est un processus démocratique (l’élection de Bush) qui leur a permis d’avoir quelque influence; la désapprobation populaire dont ils souffrent à présent les a écarté du pouvoir.

Et surtout, même au plus fort de leur puissance, il était possible de les condamner en toute sécurité. Fukuyama (dont Gray semble ne pas savoir qu’il s’est longtemps désolidarisé des néocons) n’a jamais appelé à trucider ses détracteurs.

En revanche, les ennemis publics des jacobins, nazis, ou communistes risquaient leur peau; ceux du fanatisme islamique la risquent toujours.

Présenter les penseurs néocons comme les descendants de Babeuf, Lénine ou Hitler, et les frères aînés de bin Laden, c’est non seulement faire erreur – c’est aussi insulter les victimes des véritables fanatismes passés et présents.

Je vous aurai prévenu concernant Gray. Surtout ne me remerciez pas: cette mise en garde était désintéressée.

Ceci dit, si vous tenez à me témoigner votre gratitude, je consentirai à un don de 10% sur les 29 euros de dépense potentielle que je vous aurai épargnés. J’accepte Paypal.

Sardanapale @ 2:30 pm
Filed under: International andPhilosophie
  1.  
    July 24, 2007 | 9:15 am
     

    Attention au lieu commun : “C’est un processus démocratique (l’élection de Bush) qui leur a permis d’avoir quelque influence…”. L’histoire nous enseigne que certaines des idéologies les plus néfastes ont été portées au pouvoir a l’issu d’élections…

  2.  
    Sardanapale
    July 24, 2007 | 11:37 am
     

    C’est vrai que les Nazis ont été portés au pouvoir par les urnes: loin de moi donc l’idée de faire une religion du suffrage universel.

    Je note toutefois qu’il ne faut pas soupçonner tous les élus, sous prétexte qu’Hitler est arrivé à la chancellerie par l’élection.

    Ce fait ne jette pas le discrédit sur les victoires de Bush en 2000 et 2004, de Mitterrand en 1981 et 1988, etc… Contrairement à Mitterrand ou Bush, Hitler s’est bien gardé de se représenter devant les électeurs!

    Pour compléter le propos principal dans ce billet, j’ajoute que la pensée apocalyptique de notre temps survit non pas dans le néoconservatisme US, mais dans l’islamisme. Gilles Keppel, l’un des meilleurs analystes mondiaux de l’islam, a écrit:

    “Les idéologues d’Al Qa’ida, à l’instar des islamistes en général, ont une conception eschatologique du temps – organisée autour de l’accomplissement de la Révélation divine. Celle-ci s’est réalisée pendant les quelques décennies surnommée ‘l’âge d’or de l’islam’ à l’époque du prophète Mohammed et de ses quatre premiers successeurs entre 622 et 657 de l’ère chrétienne environ. Depuis lors, l’humanité est prise entre un mouvement positif et dynamique représenté par l’expansion planétaire de l’islam et un mouvement négatif figuré par la corruption de ses dirigeants politiques qui, au lieu d’appliquer la charia… gouvernent selon leur caprice et leurs intérêts. La mouvance islamiste, toutes tendances confondues, aspire à ‘recommencer’, à reprendre, à rejouer la geste du Prophète.”

    (Giles Keppel, Fitna, Folio, p. 117-118)

  3.  
    October 20, 2007 | 1:15 am
     

    who by the way broke with neocons long ago, euh coment ça ? :)

  4.  
    Sardanapale
    November 2, 2007 | 5:18 pm
     

    Réponse tardive au Président Sarkozy (j’étais en vacances): Fukuyama explique dans son livre “After the Neocons” comment il s’est séparé de ce groupe après la guerre d’Irak, à laquelle il s’est toujours opposé.

    Voir http://books.guardian.co.uk/reviews/politicsphilosophyandsociety/0,,1744735,00.html

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