L’anticapitalisme d’entreprise
En vacances aux antipodes, je suis tombé sur une brochure du groupe Accor mise à la disposition des clients de l’hôtel Mercure (je m’en tiens généralement aux établissements bas de gamme, mais il n’y avait pas de Formule 1 à Auckland.)
Le document, intitulé “Your Hotel services”, énumèrait diverses prestations offertes au voyageur: parking, nettoyage à sec, réseau WiFi, gymnase, Sky Movies, navette aéroport…
Mais c’est la dernière rubrique qui retint mon attention: “Ce qu’Accor fait pour l’environnement.” La politique du groupe, y lit-on, “repose sur notre conviction que seul un effort délibéré pour limiter l’impact écologique de nos activités nous permettra de les poursuivre à long terme.”
Accor s’est donc “donné les moyens nécessaires, en France comme à l’étranger, afin de mettre en œuvre cette ambition.”
Depuis une dizaine d’années, un poste de “Directeur de l’environnement”, une “Direction de l’environnement”, ainsi qu’un réseau international d’”Agents de l’environnement” ont ainsi vu le jour.
Le client peut constater au moins un résultat concret: une notice placée dans la salle de bain encourage ceux qui séjournent plus d’une nuit à ne pas changer de serviettes et de draps tous les jours afin de minimiser des lavages énergétiquement dispendieux.
Ce n’est pas initiative qui me gène: le bon sens et la rationalité financière la justifient. Ce n’est pas non plus la bureaucratie verte fleurissant au sein d’Accor qui me chagrine: un groupe aussi important peut se permettre ce genre de dépenses, qui équivaut à une fraction de son budget pub, sans que ma note d’hôtel en souffre beaucoup.
Ce qui me dérange, c’est l’état d’esprit que cet activisme dénote. Les dirigeants d’Accor veulent nous convaincre qu’il ne faut pas les prendre pour des vulgaires aubergistes.
“Attention!” nous disent-ils en substance. “Nous avons un souci plus noble que celui de fournir un lit au voyageur. Sauvegarder la planète fait aussi partie de notre mission.”
Ce message implicite trahit un complexe d’infériorité qui peut sembler étonnant. La profession hôtelière est tout à fait honorable. Qu’est-ce qui pousse ceux qui l’exercent à se déguiser en militants écologistes?
La réponse, bien sûr, nous la connaissons: le militantisme est cool. Si dans un cocktail vous vous présentez comme responsable des approvisionnements au Novotel de Djakarta, vous n’intéressez plus personne. Si vous expliquez que vous êtes porte-parole de Greenpeace à Bornéo, vous emballez à tous les coups.
Nous vivons dans un temps où les bavards qui se pavanent manifestation en conférence de presse sont considérés comme des bienfaiteurs de l’humanité, et où ceux qui ne font que lui fournir de quoi se nourrir, se vêtir ou se loger n’ont droit qu’au mépris.
On comprend que les seconds soient tentés de s’attirer une parcelle du prestige des premiers.
Mon voyage m’a fourni une autre illustration de la tentation humanitaire qui sévit dans le monde de l’entreprise.
Au Starbucks en bas de Queen Street, je ramassai un papier qui dressait la liste des diverses organisations partenaires de la chaîne: Conservation International, Fair Trade, Farm Direct, Oxfam, la Ford Foundation…
“Nous nous efforçons de faire une différence pour les populations et les régions productrices de café, pour les pays que nous visitons et les familles que nous touchons. À chaque fois que achetez des cafés Starbucks, vous contribuez vous aussi à l’amélioration des conditions de vie et à l’équilibre écologique des lieux de production.”
On a envie de prendre Mr Starbucks par le collet et de lui dire:
“On dirait que vous avez honte d’être cafetier. Mais c’est un beau métier, la limonade! Surtout quand on sert des latte aussi délicieux… Pourquoi vous inventez-vous une vocation de petit père des pauvres? Laissez donc ces niaiseries aux ONG. Moi, je donnerai toutes les publications d’Action Aid pour un seul de vos frappuccino.”
À vrai dire, je sais pertinemment qu’une telle exhortation ne servirait à rien. Car les tartufferies de Starbucks et d’Accor sont le symptôme d’un mal plus profond: le ralliement en masse des dirigeants économiques aux thèses anticapitalistes.
Bien sûr, contrairement aux altermondialiste les plus extrêmes, ils estiment que la recherche du profit avec n’est pas incompatible avec le bonheur des peuples et la qualité de l’environnement.
Mais le patronat accepte une idée fondamentale qui sous-tend l’anticapitalisme contemporain: il y a une opposition entre la recherche du profit dans un contexte de marché et l’intérêt public.
Écoutons les paroles de l’ancien PDG de Shell, Sir Mark Moody-Stuart: “Mes collègues et moi sommes totalement acquis à une stratégie qui génère des profits tout en contribuant au bien-être de la planète et de ses peuple.”
L’implication est claire: si l’entreprise était simplement acquis à une stratégie de maximisation des profits, elle ne contribuerait en rien au bien-être de la planète et de ses peuples.
Accor, Starbucks, Shell, et la majorité des grandes entreprises, acceptent l’idée que leurs activités traditionnelles en elles-mêmes ne servent que des intérêts égoïstes.
Pour justifier leur existence vis-à-vis de la société, faire gagner de l’argent à leurs propriétaires ne suffit pas.
C’est seulement en s’associant avec des organisations non entachées par la recherche du profit que ces entreprises peuvent espérer faire le bien.
La haine de soi de l’entreprise moderne vient du fait qu’elle se voit dans les yeux de ses adversaires.
On corporate self-hatred
During a recent vacation down-under I picked up a leaflet in my room at the Hotel Mercure (I usually stay at cheaper establishments, but there was no Motel 6 in Auckland).
The document, entitled “Your hotel Services”, listed the facilities at my disposal: car parking, photocopying, dry cleaning, express checkout, WiFi hotspot, Sky movies, gym, airport shuttle…
There was even advice on what to do in the event of an earthquake. But what caught my eye was the final heading: “What is Accor doing for the environment” (Accor is the hotel group to which Mercure belongs – along with Motel 6.)
“Our policy is underpinned by our conviction that it is only by making a deliberate attempt to limit the impact we have on our planet that we will be able to pursue our activities in the long run. Accor has given itself the necessary resources, both in France and internationally, to bring this ambition to fruition.”
Since 1994 a post of “Environmental Manager”, and “Environmental Department” and a network of “environmental officers” have been set up “to deploy the environmental policy across the globe”.
What this policy consists of was not explained, but a note placed in the bathroom hinted at one aspect of it. The note urged guests staying for more than one night to consider keeping the same sheets and towels to save on washing.
It was not the initiative per se that bothered me: minimising washing makes sense and reduces costs – although it occurred to me that financial incentives, such as a discount for re-used towels, might be more effective than moral exhortations.
Neither was I really annoyed by the fact that the company had been sprouting a parasitic Green bureaucracy. A big group like Accor can incur that type of expense – probably equivalent a fraction of its PR budget – without my hotel bill being significantly affected.
What does bother me is the mindset that such a activist posture denote.
What Accor’s managers are really telling us is this: “Make no mistake: we are no vulgar innkeepers. Our mission is not simply to provide you with a bed. We are also in the business of saving the planet.”
This implicit message points to an inferiority complex which may seem surprising. The hotel trade is a perfectly honorable one. Why should its practitioners feel impelled to pose as part-time environmental activists?
The answer of course, is that activism is cool.
If at a party you introduce yourself as catering manager of the Ramada Inn Jakarta, no one will take a second look at you. If you let it be known that you are the Greenpeace spokesman on Borneo, you will be the cynosure of all eyes.
We live in a time when windbags who strut their stuff in street protests and news conferences are regarded as benefactors of mankind, while those who make it their business to provide people with food, clothing or lodging are viewed with the deepest suspicion.
It is understandable that the latter should try to bask in the reflected glory of the former: “I’m really with him, you know!”
This propensity of modern corporations to seek the company and approval of activists was also illustrated by a visit to one of Auckland’s many Starbucks outlets.
A leaflet gave a list of various NGOs the chain was working with: Conservation International, Fair Trade, Farm Direct, Oxfam, and the Ford Foundation.
“We try to make a difference to the people and places that produce coffee, to the countries we visit and the families we touch. Every time you purchase Starbucks coffees, you’re also making a difference, helping to improve people’s lives, and encouraging conservation where coffee is grown.”
This made me want to grab Mr Starbuck by the collar and tell him:
“There is no shame in serving coffee – especially when you make such great lattes! Why do you pretend to be a saviour of the poor and oppressed? Leave this do-goody-good bullshit to NGOs. I, for one, would give all of Action Aid’s publications for a single one of your frappuccinos.”
To be honest, I know full well that these words would fall on deaf ears.
Starbuck’s and Accor’s sanctimonious posture stems from a deeper problem than a mere inferiority complex – the widespread acceptance by corporate leaders of anti-capitalist ideas.
Of course, they do not agree with the most extreme anti-capitalist views, which hold corporations are unredeemably greedy and engaged in the “pathological pursuit of profit and power” (to borrow from the title of a prominent globaphobic book).
But business leaders accept the idea that underpins modern anticapitalism – that there is a tension between profit-seeking and the public interest.
Consirer the words of Sir Mark Moody-Stuart, a former chief-executive of Shell:
“[M]y colleagues and I on the committee of managing directors are totally committed to a business strategy that generates profits while contributing to the well-being of the planet and its people.”
The clear implication was drawn by The Economist:
“If Shell simply made profits for its owners, that would in itself contribute nothing to ‘the planet and its people’. From this it follows that if Shell is to justify its activities to society at large, it has to do more than just make money for its owners.”
The message sent by Accor, Starbucks, Shell, and many others, is thus: teaming up with organisations untainted by the profit motive is the only way for them to do good and act in the public interest.
The modern corporation it sees itself through the eyes of its enemies and therefore hates what it sees.