Hommage d’Épinal
Tout article britannique qui tranche sur la gallophobie de la presse populaire mérite d’être salué. Ceci dit, j’ai trouvé l’éloge de la France auquel s’est livré Simon Jenkins dans le Sunday Times aussi énervant que n’importe quel délire du Sun.
Quels sont les aspects de la vie française que Jenkins admire? La douceur de vivre, la baguette qui craque sous la dent, les villages fleuris avec leurs mairies, et sans les magasins franchisés qui défigurent les high streets de son pays.
“Le formidable marché de Villefranche-de-Rouergue dans le Lot-et-Tarn serait inconcevable en Grande-Bretagne,” soupire Jenkins, séduit à ce point par notre pays qu’il invente un département.
Les Britanniques ne s’y trompent pas, qui oublient leurs préjugés tous les étés pour venir par millions savourer dans nos provinces des délices inconnus dans leurs villes livrées au “mercantilisme anonyme”.
“La France aura peut-être conservé en définitive les qualités que la Grande-Bretagne regrettera d’avoir abandonnées.”
Ce ne sont pas ces éloges en eux-mêmes, aussi sincères que banals, qui m’irritent. Là où Jenkins se trompe, c’est lorsqu’il prétend nous livrer le secret de l’art de vivre en France: l’État. Les mille plaisirs de l’existence dans notre pays, nous les devons aux pouvoirs publics qui veillent sur nous à tous les niveaux.
C’est grâce au “protectionnisme et aux subventions du Marché commun” que la France a maintenu son harmonie dans les décennies d’après-guerre. Même s’il est menacé par la mondialisation, explique Jenkins, le modèle français a le mérite de mettre le capitalisme au service d’une nation et de ses valeurs, et non l’inverse.
“Je suis toujours émerveillé de voir que le prix du pain reste fixé par le législateur, pour assurer la survie des boulangerie de village,” écrit-il. De même, on doit la présence des bars-tabac et boutiques qui font le charme de nos localités au pouvoir des édiles.
Car les Français ont abandonné le jacobinisme: les maires ont désormais des pouvoirs considérables “en matière d’urbanisme et de services, et sont responsables de l’apparence, la dignité, de l’ordre et du sens de l’identité de leurs villes.”
Cette ode à ces messieurs les ronds-de-cuir ne tient pas. Commençons pas observer que le pouvoir de nos municipalités en matière d’urbanisme n’est pas plus grand que celui des councils britanniques: il est simplement plus arbitraire, du fait de la prépondérance d’une seule personne.
La corruption qui sévit en France est le principal résultat du potentalisme local dont Jenkins chante les louanges.
Les magasins franchisés ne sont pas interdits dans les villes françaises. Nous en avons moins, et ceux qui existent tendent à se spécialiser dans le haut de gamme. Cela ne s’est pas décidé par arrêté ministériel: c’est simplement que les Français vont dans les centres-villes pour acheter des produits de qualité et qu’ils font le gros de leurs courses à leur hypermarché de banlieue.
De même, l’existence des boulangeries de villages n’a rien à voir avec le contrôle des prix du pain. De telles mesures ont toujours eu pour objet de freiner l’inflation.
Conformément à un principe économique de base, elles tendent à faire baisser l’offre, donc à réduire le nombre des boulangers. C’est d’ailleurs pourquoi Raymond Barre à libéré le prix du pain en 1978.
Plus généralement, l’attitude de Jenkins face à la France est l’équivalent en politique du créationnisme en biologie: il lui semble inconcevable que des choses aussi admirables que les baguettes craquantes ou les terrasses de café ne soient pas le fruit d’une volonté.
Ces miracles d’harmonie ne sauraient résulter d’une évolution spontanée. Les Français par eux-mêmes seraient bien incapables de les préserver par des choix individuels. L’État doit les forcer à le faire.
Ce créationnisme politique (ou constructivisme) est en définitive méprisant à l’égard d’un peuple de Jenkins prétend admirer.
Son article ne porte pas sur une France qu’apparemment il connaît mal et qui au fond l’intéresse peu. C’est un exemple typique d’arrogance nationale, qui traite un pays étranger – ou plutôt l’image d’Épinal qu’on en donne – comme simple pièce à conviction dans un débat interne.
De tous temps ceux qui, dans les pays anglo-saxons, estiment que le capitalisme industriel détruit les paysages et corrompt les âmes cherchent sur le continent, notamment en France, un autre modèle de société.
Ces critiques – progressistes comme réactionnaires – nous disent: regardez comment une bureaucratie éclairée peut préserver un mode de vie plus humain. Un best-seller publié l’an dernier par des journalistes canadiens, Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong, est une longue variation sur ce thème.
D’après Jenkins et autres détracteur du libéralisme anglo-saxon, la France mène sans doute un combat d’arrière-garde, mais on a tort de se moquer de ses cocoricos: ce sont les cris de détresse d’une civilisation en péril, et ils méritent d’être entendus.
En libéral, je ne partage ni cette inquiétude pour la sagesse des sociétés, ni cette foi dans celle des gouvernants.
Je ne crois ni au repli sur soi, ni au rôle des États comme dépositaires ultimes des valeurs d’un peuple (repli sur soi et paternalisme que les progressistes sont les premiers à rejeter dans leurs pays).
On peut discuter des bons et les mauvais côtés du capitalisme industriel. Mais en invoquant une France fantasmée, Jenkins et compagnie servent mal la cause du réquisitoire.
Simon Jenkins’s silly ode to France
To a Frenchman living in Britain, any departure from the tabloids’ ritual gallophobia ought to be welcome. But I found Simon Jenkins’s praise of my country as wrongheaded as any rant in The Sun.
Jenkins enthuses about the things that make life pleasant in France: good food, a better balance between work and leisure, a caring social system, a vibrant local scene, and streets that are not dominated by chain stores.
“The great food market of Villefranche-de-Rouergue in the Lot et Tarn would be inconceivable in Britain,” Jenkins notes (so overcome with love of France that he invents a new department).
The British are reluctant to recognise this, he goes on – but every summer they vote with their wheels, and flock in their millions across the channel to savour a civilisation that blissfully contrasts with the “anonymous mercantilism of provincial Britain.”
In themselves these well-meaning outpourings are trite but unexceptionable.
Where Jenkins is wrong is when he claims to identify the secret of our superior art de vivre: government.
As Jenkins would have it, officials at every level have been looking after France’s precious culture, like gardeners tending beautiful flowers.
As Jenkins would have it, officials at every level have been looking after France’s precious culture, like gardeners tending beautiful flowers.
“Common Market protectionism and subsidy” guarded the country’s harmony in the decades after the war, he claims. Although it is now battered by globalization, the French model has the virtue of putting capitalism “at the service of the nation state, its values and way of life, not the other way round.”
Jenkins marvels that the price of a baguette is still fixed by the state “to ensure that bakeries stay open in small villages.” Town planners keep ugly supermarkets and franchise outlets at bay, and “guard cafés and tabacs”.
The French, Jenkins argues, have ditched centralism and “respect locality”. Mayors “have powers over planning and services and are responsible for the appearance, dignity, order and sense of identity of their towns.”
This ode to bureaucrats great and small is misguided. The planning powers of French municipalities are no greater than those of the councils in this country: they are just more arbitrary, as they largely rest with a single official – and therefore more capriciously enforced. Corruption in France is a direct result of the local fiefdoms Jenkins admires so much.
Chain stores are not banned on French high streets. We do have fewer of them and those that exist tend to be upmarket – such as Picard for frozen meals or Jacadi for children’s clothes.
The absence of mass market franchises in France is not due to regulation, but driven by consumer tastes. The French go to town centres to buy nice stuff, and do the bulk of their shopping at hypermarkets, which are never far away.
Similarly, village bakeries in France are not being preserved through price controls. The main purpose of such measures has always been to curb inflation. As basic economics would dictate, this tended to limit supply – and consequently the number of bakers – which is why Prime Minister Raymond Barre set bread prices free back in 1978.
More generally, Jenkins’s attitude to France is the equivalent of creationism in biology: it seems inconceivable to him that such marvellous things as hot baguettes or outside cafés should not be the result of deliberate planning.
These miracles of harmony cannot possibly arise from the spontaneous choices of individual consumers. Without enlightened officialdom, France’s superior way of life would wither and all its towns would look like Slough.
Political creationism (or “constructivism”) betrays a fundamentally arrogant attitude towards a people Jenkins claims to admire.
Ultimately, his article is not about France – a country about which he seems to know little. France – or rather a caricature of France – is treated as exhibit A in a debate within the Anglo-Saxon world itself.
Even since the industrial revolution a powerful strand of opinion, has condemned industrial capitalism as a wrecker of landscapes and souls and looked to the European continent for an alternative, an alternative model of society.
Those critics of Anglo-Saxon capitalism – who include both progressive and reactionary types – often turn to France for an illustration of how an enlightened bureaucracy can foster a more humane system than the dog-eat-dog, commercialised hell they live in.
The bestseller Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong, which Jenkins approvingly mentions in his piece, is the latest book-length variation on this theme.
France, Jenkins and others concede, may be waging a rear-guard battle in these days of globalization. But, they add, it is a good fight, aimed at preserving an endangered culture.
As a libertarian, I do not share their concerns about the fate of societies or their faith in the wisdom of officials.
I do not believe economic or cultural protectionism works; nor do I believe in the government as the ultimate guardian of a nation’s values (I often note that progressives are the first reject xenophobia and the nanny state in their own countries – but seem to approve of both beyond their shores!)
Having said that, a debate about the pros and cons of industrial capitalism may be worth having. But in offering a fantasy vision of France, Jenkins et al do not help the case for the prosecution.